Une leçon de Louis Jouvet

Le 28 février 1940, dans le cours qu’il donne au Conservatoire National d’Art Dramatique, Louis Jouvet explique à Claudia, qui travaille la tirade d’Elvire dans Dom Juan de Molière, comment elle doit marcher en entrant en scène : « Tu es lancée dans ta marche par ce que tu as à dire, et, au moment où tu vas t’arrêter [face à Dom Juan], tu vas avoir le même flot rythmé de parole. Que tu l’amorces dans ta marche, c’est parfait ».

L’orateur qui entre en scène doit aussi amorcer dans sa marche le « flot rythmé de [sa future] parole ». Mais il ne peut le faire comme Claudia, qui vient à Dom Juan déjà toute pleine de ce qu’elle a à lui dire. Il n’est pas de Molière possible pour un orateur. Il le fera en cherchant dans sa marche un rapport physique juste avec son public, car c’est son public qui lui dictera en dernier ressort les mots, le ton et le rythme de son rôle. Il reste que l’orateur comme le comédien doit engager son corps avant son texte. Depuis son allocution de départ du Ministère de la Santé, Agnès Buzyn a vécu ce qu’il en coûte de ne pas le faire.

Le premier signe qui aurait dû alerter le Président et le Premier Ministre qui l’on recrutée comme Ministre puis comme candidate LREM à Paris, c’est sa pauvre voix toujours coincée dans la gorge et sur le point de flancher. Ses cordes vocales sont seules à faire le travail, le reste de son corps est en sommeil, forcément elles s’épuisent. Ensuite sa posture est toujours relaxe, elle ne tient pas son dos. Cette femme est grande mais ne le montre pas. Enfin des journalistes ont brocardé son « jeté de cheveux ». Elle y est contrainte car sans ce tic sa tête penchée les ferait tomber devant son visage. La paresse musculaire d’Agnès Buzyn rappelle celle de Jean-Louis Borloo, Ministre de l’Ecologie sous la Présidence de Nicolas Sarkozy. Comme elle, il ne fut pas non plus toujours présent quand il l’aurait fallu. C’est sans doute pourquoi les députés UMP unanimes s’opposèrent à Nicolas Sarkozy quand il voulut le nommer Premier Ministre.

Le 16 février, dans son allocution de départ du Ministère de la Santé, Agnès Buzyn fond en larmes, ses sanglots l’empêchent de donner son texte. Son corps n’était pas prêt. Le 26 février, dans le journal « 20 minutes » elle dit avoir comme Ministre de la Santé « anticipé l’épidémie en préparant le système de soin », mais le 16 mars dans une interview au journal « Le Monde », peut-être dépitée par son échec de la veille au premier tour des élections municipales, elle affirme : « Quand j’ai quitté le Ministère, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu ». Où est la vérité ? On ne sait pas. Et où est le personnage de l’ancienne Ministre de la Santé candidate LREM aux élections municipales ? On ne le voit ni ne l’entend. Il ne reste de ses apparitions publiques que les débordements tant physiques par les larmes, que verbaux par leur incohérence, d’une personne ordinaire qui suit ses états d’âme.

Ni l’intelligence ni le courage d’Agnès Buzyn et de Jean Louis Borloo ne sont ici en cause. En Art Oratoire comme en Art Dramatique le corps commande et le rôle suit. La lecture des leçons de Louis Jouvet devrait être un prérequis pour nos têtes bien pleines promises aux premiers rôles de notre vie publique.

 

Stéphane André

Commentaires

  1. Storch

    Super intéressant comme toujours !

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