Les deux cerveaux du Général

On a pu lire dans « Le Monde » daté du jeudi 18 juin une interview de l’historien britannique Julian Jackson, auteur d’une biographie de Charles de Gaulle publiée en 2019. Il parle d’un de Gaulle indifférent aux idéologies de droite comme de gauche, uniquement obsédé par la grandeur de la France. Un de Gaulle « à la fois classique et romantique, habité par la raison et par le sentiment ». L’appel du 18 juin, dit Julian Jackson, « c’est d’un côté courage, morale, volonté, sentiment, romantisme si vous voulez, et de l’autre des arguments précis et raisonnés. Le génie du Général de Gaulle en tant qu’acteur politique se résume dans ces deux aspects de sa personnalité ». J’entends déjà certains lecteurs évoquer le cerveau droit du Général pour le romantisme et son cerveau gauche pour la raison. Pourquoi pas ?

Julian Jackson voit en Charles de Gaulle un « acteur politique » hors du commun. Or c’était aussi un orateur hors du commun. L’orateur n’a-t-il pas fait l’acteur politique ? Il n’y a en effet rien de mieux, pour construire une pensée performante au service d’une idée (pour de Gaulle c’était une « certaine idée de la France »), que de prendre la parole en public pour la défendre. Encore faut-il pour cela être un orateur physiquement en équilibre et puissant dans le discours, ce qui donne la puissance dans le sentiment.

Le regard sur la foule, le corps bien droit en appui entre sol et ciel, l’équilibre du Général de Gaulle derrière les micros était impressionnant. Sa pensée avançait donc aussi en équilibre, nourrie à la belle alliance de ses deux cerveaux droit et gauche. C’est une question d’état général. Et il n’est pas absurde d’imaginer que sa voix puissante et bien placée, résonnant de toutes ses harmoniques à son oreille et dans sa boîte crânienne, ait pu favoriser la clairvoyance et le romantisme de ses propos. Charles de Gaulle fut un acteur politique de génie parce qu’il fut d’abord un grand orateur, à la tribune et certainement hors des tribunes, développant jusqu’au génie sa pensée grâce à l’action du discours, l’« actio » pour les anciens. Aucun de nos dirigeants depuis sa disparition ne l’a rejoint dans ce registre. Aucun n’a donc atteint la hauteur de sa pensée politique.

Il n’est pas étonnant que le journal « Le Parisien » ait écrit, au jour anniversaire de l’appel du 18 juin, sous une photo du Général en première page : « Macron et Le Pen courent après de Général de Gaulle ». C’est ce qu’ils ont fait en célébrant cet anniversaire, l’un à Londres et l’autre sur l’Ile de Sein, eux qui ne sont gaullistes ni l’un ni l’autre.

Le monde a changé depuis de Gaulle. Nos dirigeants peuvent-ils penser sans lui ? Notre époque troublée manque cruellement de grands orateurs, partant de grands penseurs.

Quant à nous, modestes citoyens, travaillons tout de même à devenir de bons orateurs dans nos rôles publics. Nous tendrons ainsi à toujours plus de raison et de passion dans nos actions. Ce sera toujours cela de gagné pour la planète.

 

Stéphane André

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