Trois anniversaires pour un grand orateur

La plupart de nos lecteurs et de nos élèves de moins de trente ans connaissent peu le Général De Gaulle, si ce n’est pour l’avoir brièvement rencontré dans leur livre d’histoire au lycée. En cette année 2020, beaucoup de leurs parents et grands-parents célèbrent pourtant trois anniversaires : le 130è de sa naissance, le 80è de l’appel du 18 juin 1940 qu’il adresse depuis Londres aux résistants Français à la radio de la France Libre, et le 50è de sa mort. Les plus férus du grand homme viennent d’en ajouter un quatrième : celui de la bataille de Montcornet, dans l’Aisne, le 17 mai 1940. A la tête d’une division blindée Charles De Gaulle fait reculer l’armée Allemande. Comme l’écrit Xavier Bertrand dans Le Journal du Dimanche du 17 mai 2020, ce fut « l’une des trop rares pages glorieuses de la bataille de France de 1940 ».

De Gaulle fait partie des grands orateurs qui, quel qu’ait été leur bord politique, firent l’histoire. Nous joignons à cet article la vidéo de son discours à l’Albert Hall en 1942. Il s’adresse aux Français qui l’ont rejoint à Londres pour continuer la lutte, après l’armistice signé à Rethondes le 22 juin 1940.
Passez sur le style aujourd’hui désuet de ce discours, chaque époque a le sien. S’il vous semble grandiloquent vu du fauteuil où vous êtes installé pour regarder votre écran, songez seulement à la situation de la France à l’époque. Le personnage que vous voyez est à sa mesure. C’est une personne grandie à la hauteur de l’enjeu.

Charles de Gaulle parle sans notes. En ce temps-là les prompteurs n’existaient pas. Il rédigeait lui-même ses discours et les apprenait par cœur. Sa performance de mémoire est exceptionnelle. Jamais, pour retrouver son texte il ne regarde dans le vide où son cerveau se perdrait. Il ne regarde que son public. C’est là qu’il trouve son texte, car c’est en regardant à qui l’on parle que l’on retrouve ce qu’on lui doit.

Encore plus exemplaire est sa performance de créativité que ne gêne pas son texte appris par cœur. Dans chaque phrase il s’en affranchit dès qu’il peut le rendre plus percutant. Exemple dès le début du discours.

La version écrite était : « Le ciment de l’unité Française, c’est le sang des Français qui n’ont pas tenu compte de l’armistice, de ceux qui depuis Rethondes meurent tout de même pour la France ». A la tribune on entend : « Le ciment de l’unité Française, c’est le sang des Français qui, eux, n’ont pas accepté l’armistice, de ceux qui malgré Rethondes continuent de mourir pour la France ».

Plus loin : « Soldats mort à Keren, à Koufra, à Mourzouk, à Damas, à Bir Hakeim, à Hameïmat… », énumération indicible sauf à haleter tout le long, devient : « Soldats morts de Keren, Koufra, Mourzouk, Damas, Bir Hakeim, Hameïmat… ». La succession des batailles devient impressionnante. Et il en est ainsi tout au long du discours.

Le texte ne prend sa dimension historique que dans l’action. C’est l’œuvre d’un grand orateur. Parler en public ne consiste pas à dire ce qu’on a prévu de dire, même si on l’a appris par cœur, mais à aller au-delà, grâce au public. Cela ne changera jamais, quelles que soient les époques.

Stéphane André

Voir l’extrait du discours analysé dans cet article : Discours du Général de Gaulle à l’Albert Hall

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