Les larmes d’Agnès Buzyn

Au cours de son discours d’adieu au personnel du ministère de la santé, Agnès Buzyn n’a pas pu retenir ses larmes. Le texte qu’elle avait sous les yeux ne l’a pas sauvée. On voyait bien qu’elle en était gênée, elle savait que ses larmes faisaient craquer le masque de sa fonction. Pourtant, chez nos frères les comédiens, on sait que rien de ce qui est en nous au moment d’entrer en scène, même un grand chagrin, n’est à jeter. Tout va servir le personnage. Au théâtre de la vie publique, il en est de même pour les orateurs. Encore faut-il pour cela qu’ils sachent, comme les comédiens de métier, commander à leur corps. Ce n’est pas le cas d’Agnès Buzyn dont le regard et le corps ne trouvent aucun appui dans l’environnement physique. C’est une oratrice flottante. Comment dès lors pouvait-elle canaliser son chagrin au service de la puissance de son personnage public ? Dans un corps sans appui rien n’est possible, un texte sous les yeux de l’orateur ne saurait en tenir lieu.

Quelques jours plus tard, le 27 février, Agnès Buzyn a changé de personnage. Nouvelle candidate LREM à la mairie de Paris, elle est l’invitée d’Alba Ventura dans la matinale de RTL. Assise à la table du studio, elle laisse mollement tomber sa tête en avant et regarde tristement la table. Elle semble parler pour elle-même, comme si la journaliste n’était pas là. Sans texte sous les yeux, elle lit dans sa tête des mots qu’elle s’écrit pour elle-même juste avant de les dire. Son esprit ère dans un désert, ne sachant plus quelle direction prendre parce qu’elle ne regarde personne. D’où la longueur et l’imprécision de ses réponses. Ni sous les yeux, ni dans la tête un texte ne saurait constituer un appui pour celles et ceux qui veulent parler en public. Les seuls appuis des orateurs doivent être physiques. Leur texte ne devrait être que la traduction de leur pensée au moment de l’action, et rien d’autre.

On comprend mieux pourquoi Agnès Buzyn n’a pas su retenir ses larmes en quittant son ministère. Elle ne regardait vraiment personne. Si elle avait su maîtriser son regard, elle l’aurait posé sur ses collaborateurs avec un sentiment décidé d’intérêt pour eux, s’arrêtant sur chacun et passant tranquillement de l’un à l’autre. Elle aurait alors instinctivement redressé son dos (l’intérêt pour l’autre redresse toujours la stature), et produit son personnage de Ministre. Son visage se serait détendu, sa voix complètement cassée se serait affermie. Sans même en sentir le risque, elle n’aurait pas pleuré. La puissance de son regret de les quitter aurait alors donné une autre allure à son départ.

Stéphane André

 

Voir le discours d’adieu d’Agnès Buzyn du 17 février 2020

 

Voir l’interview d’Agnès Buzyn sur RTL le 27 février 2020

Commentaires

  1. Laurent SABBAH

    Merci Stéphane pour ces précieux et toujours aussi pertinents éclairages.
    A quand une analyse de la voix (et du reste) de Sibeth Ndiaye ?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *