Il ne suffit pas d’être sincère

J’ai le souvenir du Président Chirac dans une émission télévisée disant avec sincérité et naturel à un panel de jeunes Français auxquels il était confronté, qu’il ne les comprenait pas. Dans la bouche du Président c’était un aveu inquiétant. Le lendemain, la presse quasi unanime lui en fit le reproche. Jacques Chirac avait laissé paraître un sentiment personnel qui ne pouvait pas être celui du Président de la République. En sous-texte on percevait un autre aveu qui le désespérait : celui de son incapacité à incarner sur l’instant sa fonction présidentielle. Elle seule eût élevé sa personne à une hauteur lui permettant de produire un discours propre à convaincre cette jeunesse. C’eût été la performance d’un orateur entraîné. Mais j’ai aussi le souvenir du Président Chirac, dans une interview télévisée, disant qu’il ne chercherait pas à changer sa façon de parler du fait de sa fonction, et que les Français devaient le prendre tel qu’il était. Il comptait donc, même comme Président, parler aux Français comme en privé c’est-à-dire sans se soucier d’incarner un Président. Il était sincère et pensait sûrement bien faire. Mais comment pouvait-il dès lors accéder au discours de sa fonction, notamment face à ces jeunes Français et de façon générale tout au long de ses deux mandats ?

Les hommages qu’on lui rendit lors de son décès encensèrent surtout sa seule personne, sincère, chaleureuse et proche des gens. Très peu encensèrent sa Présidence. Conséquence logique de son parti-pris de parler en public comme s’il parlait en privé. On pense toujours que la pratique de l’Art Oratoire ne sert qu’à satisfaire une exigence de forme. C’est bien plus que cela. L’Art Oratoire élève la pensée de l’orateur à la hauteur de la fonction qu’il occupe. Renonçant à l’Art Oratoire qui l’aurait conduit à incarner sa fonction, sans le savoir Jacques Chirac renonçait du même coup à en incarner l’esprit. Hélas, il ne pouvait en obtenir les résultats. C’est, en creux dans leurs hommages, ce que les Français lui ont reproché.

Leur reproche s’est confirmé dans le journal Aujourd’hui en France du 29/11 qui titre en page 6 : « Chirac ne fait pas recette en librairie ». Jacques Chirac fut tellement l’un d’entre nous et seulement cela, que ça n’était pas la peine d’en faire des livres. Les éditeurs ne l’ont pas vu.

Pour vous préparer à vous adresser à une audience, faites l’expérience de vous dire : « C’est moi qui vais parler » et faites silence… Rien ne se passe en vous, en dehors peut-être du trac qui n’est que le souci de votre petite personne. Puis pensez : « c’est ma fonction qui va parler » … Vous sentez votre regard s’allumer sur un public imaginaire, vous vous sentez grandir physiquement. Une émotion étrangère à votre personne monte en vous, qui vous surprend et vous dépasse. C’est la naissance du pathos. Votre pensée, comme votre geste et votre pas, sont prêts pour une action dont vous sentez aussi qu’elle va vous dépasser. Pourtant à leur façon, pensées, gestes, pas, mimiques et tous vos autres mouvements raconteront votre histoire. C’est la naissance de l’ethos. Et vous sentez qu’en commençant à parler, le discours-logos que vous allez produire vous dépassera encore. Ce sera celui de votre fonction. Portez le d’une belle voix car elle le mérite.

 

Stéphane André

Commentaires

  1. Ahmadi

    Et face à ce personnage plu grand que sa personne , le public aussi sort grandi .
    C est toujours aussi stimulant de lire vos analyses.

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