Du défaut d’expression au travers normé

Les travers les plus fréquents de la parole en public deviennent immanquablement des normes. Dès lors, ils ne sont plus vus comme des travers. Chacun les reproduit, le plus souvent par mimétisme et parfois consciemment avec le sentiment de bien faire.

Le « défaut d’expression » que nous pointons chez tel ou tel de nos congénères n’est en général qu’un travers non encore normé. Dans la culture de l’oral du moment il fait tâche, mais il s’y fondra demain quand tout le monde l’aura adopté. Dès lors, on ne le verra plus chez nous comme un défaut.

Pointer un « défaut d’expression » chez l’autre ne revient bien souvent qu’à voir la paille qu’il a dans son œil, pour ne pas voir la poutre qu’on a dans le sien. Les « défauts d’expression » que l’on brocarde à un certain stade de la dégradation d’une culture de l’oral, ne sont en effet que la partie émergée de l’iceberg des travers de cette culture. Aussi, lorsqu’on veut juger de son degré de dégradation, l’étalon qu’il faut choisir n’est pas la quantité des « défauts d’expression » qu’on y repère, mais tout simplement la nature. Elle nous a donné tous les moyens nécessaires pour parler à nos congénères de façon intelligente et agréable. Chaque fois que nous utilisons ces moyens de travers, nous dégradons d’autant notre expression personnelle par un « défaut d’expression ». Et lorsque plus tard tous le partagent, on ne nous le reproche plus mais il dégrade d’autant le rapport de notre société à la nature.

C’est ainsi qu’aujourd’hui nos paroles publiques deviennent de moins en moins écologiques. Leur qualité dégradée finit par constituer un poison dans nos rapports sociaux. Nous finissons par nous parler de moins en moins intelligemment et de moins en moins agréablement. Larvés ou manifestes les conflits entre nous se multiplient, mais personne ne comprend pourquoi. C’est à devenir chèvre.

 

Stéphane André

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