Vers une théorie de l’écologie sociale

Le théâtre est à la source de nos recherches sur l’Art Oratoire parce qu’il installe un rapport physique constructif entre le comédien qui parle et son public qui l’écoute. Sa rampe les sépare, ses projecteurs mettent en lumière le comédien. Ils lui rendent invisible le public, qu’il sent pourtant présent tout contre la rampe mais indifférencié et caché dans le noir.

Apparemment loin du théâtre, la thérapie psychanalytique installe aussi un rapport physique constructif entre ses deux partenaires que sont le patient et l’analyste. Le patient allongé ne voit pas l’analyste assis derrière la tête du divan, il le sent pourtant tout proche et aussi indifférencié que le public l’est pour le comédien. Pour le patient comme pour le comédien, l’autre qui l’écoute n’a pas d’identité.

L’orateur diffère du comédien et se rapproche du patient chez l’analyste en ce que, comme lui, il est libre de ses mots tandis que le comédien dit un texte imposé. Quittons donc l’Art Dramatique pour passer au théâtre de la vie publique où se pratique l’Art Oratoire. Et poursuivons le parallèle, cette fois-ci entre l’orateur face au public et le patient chez l’analyste. Tous deux opèrent sans en avoir conscience un transfert sur l’autre indifférencié qui les écoute.

Le patient transfère inconsciemment sur l’analyste les premiers objets de son désir lorsqu’il était enfant avant l’âge de cinq ans. Au sein du triangle œdipien père-mère-enfant qu’il constituait avec eux, se sont nouées ses névroses. Vers cinq ans, le processus s’achève avec l’intégration par l’enfant du tabou de l’inceste. Elle fait de lui un adulte nouveau-né. Plus tard, dans le cabinet de l’analyste, se rejouera pour le patient, dans le transfert qu’il opère sur l’analyste, sa relation à ces premiers objets. La névrose qui s’y est nouée se dénouera dans la thérapie. C’est ainsi que la psychanalyse soigne les névroses.

A l’instar du patient chez l’analyste, l’orateur pris par le trac transfère aussi sans en avoir conscience sur la masse indifférenciée du public, ou sur la personne de hiérarchiques ou d’examinateurs qu’il n’ose regarder dans les yeux, les premiers interlocuteurs de sa vie d’adulte. Ceux qu’il rencontra après l’âge de cinq ans jusqu’à l’âge de sept ans, que le bon sens populaire appelle « l’âge de raison ». Il vivait alors par la parole son rapport à ses premiers éducateurs que furent ses parents et ses maîtres. Il leur exprima d’abord confiance et curiosité car la peur de parler lui était étrangère. Ça n’a pas duré (chez certains enfants ce moment de grâce passe même inaperçu). Rapidement il apprit à voir en eux des prédateurs, à leur contact il comprit que parler comportait des risques. Sa confiance s’est transformée en peur et sa curiosité en méfiance. Plus tard il appellera cela le trac.

Dans un cours d’Art Oratoire, par des exercices d’appuis physiques partant du regard sur le public, le professeur place l’élève « à la rampe » face à des partenaires réels ou fictifs, singuliers ou en nombres. Il l’aide ainsi à reconstruire avec tous ses publics une relation fondée sur la confiance et la curiosité, cette fois-ci décidées(elles lui étaient naturelles à cinq ans). Ainsi, le trac de l’élève orateur disparaît-il au moment du contact avec l’autre qui l’écoute. La technique le rend à nouveau capable de coconstruire avec lui dans la vie publique une relation positive. Au fil d’expériences positives renouvelées, peu à peu le trac vécu la veille ou la nuit précédant chaque rencontre disparaîtra de même. Pour son bonheur l’orateur n’envisagera plus que l’intérêt des rencontres.

Pour guérir les névroses, l’analyste s’appuie sur les travaux de Freud, génial découvreur de l’inconscient et constructeur de la théorie psychanalytique. De même, pour guérir nos élèves de la souffrance du trac, nous nous appuyons sur une théorie de l’écologie sociale qui se déduit peu à peu de nos travaux. C’est une théorie positive et constructive, certainement pas angélique, de la parole dans la vie publique. Elle est applicable quelle que soit la nature des auditoires. D’abord professeurs d’Art Oratoire, nous sommes aujourd’hui devenus des professeurs d’écologie sociale.

Stéphane André

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