Tout est dans l’anaphore. C’est peu pour alimenter un débat d’idées.

Le 14 mars sur France 2, le face à face entre Marine Le Pen et Nathalie Loiseau, l’encore Ministre des Affaires Européennes, a présenté deux caractéristiques reflétant l’état actuel de notre débat démocratique. La première apparaît dès le début.

Face à Marine Le Pen, invitée vedette de l’émission, Nathalie Loiseau parle la première comme c’est l’usage. Pliée en avant, d’une voix monotone et le regard rivé dans les yeux de Marine Le Pen, elle déroule une longue anaphore : « Madame Le Pen, vous êtes l’héritière d’un parti, pas moi ! Vous êtes…, pas moi ! Vous avez…, pas moi, etc. ». Cela sent furieusement le par cœur et l’on est sidéré du culot de la Ministre ou de sa naïveté. On pense irrésistiblement à l’anaphore de Hollande face à Sarkozy en 2012 : « Moi, Président… ». Tout est dans l’anaphore, le contenu du discours n’intéresse plus.

Rebelote à la toute fin du débat. Loiseau annonce sa décision d’être tête de liste LREM aux élections européennes. L’idée, dit-elle, lui est soudain venue en écoutant Marine Le Pen à laquelle même elle dit « bravo ». Comme pour l’anaphore du début, tout était prévu. Même le « bravo » est récité. Elle déroule de la même voix monotone qu’au début le scénario prévu, sans émotion et sans style. Un pur logos, sans pathos ni ethos. Personne n’a pu croire à la spontanéité de sa décision, Marine Le Pen non plus. Elle qui arbore souvent un sourire surjoué (ou « jaune ») face aux attaques de ses adversaires, cette fois-ci a souri sans se forcer. La ficelle était énorme.

Fleuron, et en l’occurrence victime de notre culture, Nathalie Loiseau compte sur une rhétorique réglée avant le discours pour devenir éloquente pendant le discours. Cicéron (que nous citions il y a peu sur cette question) croit au processus inverse. Chez les « hommes éloquents », écrit-il, une rhétorique exemplaire naît « d’instinct » pendant le discours. Mais Nathalie Loiseau n’invite ni son corps (aplati sur la table) ni sa voix (monotone) dans la discussion. Elle n’est donc pas éloquente et par conséquent ne peut s’exprimer « d’instinct ». C’est pourquoi, sans doute se connaissant bien, elle a choisi de se rabattre sur une rhétorique pensée avant le débat, qu’elle a plaquée telle quelle sur Marine Le Pen.

Des candidats aux concours d’éloquence jusqu’aux ministres, nos orateurs fossilisent de plus en plus leur pensée dans des procédés rhétoriques extraits de manuels savants, des plans, des tactiques, des éléments de langage et des bons mots calculés à l’avance. Ensuite, plutôt que de faire vivre leur pensée dans leurs rencontres, ils en jettent des fossiles à la figure de leurs contradicteurs. Nos débats n’ont plus que l’allure de vulgaires bagarres, c’est leur première caractéristique.

La seconde, qui découle de la première est la banalisation des coupures de parole. Marine Le Pen et Nathalie Loiseau n’arrêtent pas. Elles parlent même souvent l’une sur l’autre. On n’entend plus que des « Madame Le Pen !… » et des « Madame Loiseau !… ».

Derrière l’anaphore, l’annonce de candidature dite « spontanée » et les apostrophes, l’électeur pourra toujours chercher du contenu. Il n’en trouvera pas. Cette fois, le seul évènement relevé par la presse fut l’erreur de Marine Le Pen sur le montant du smic horaire. C’est peu pour alimenter un débat d’idées.

Quand le débat démocratique ne se conduit plus qu’à coup de coupures de parole et de fossiles de pensée, il finit dans la rue à coup de bons vieux pavés.

Stéphane André

Le débat intégral : https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/l-emission-politique/l-emission-politique-du-jeudi-14-mars-2019_3202069.html