L’incarnation interdit le vulgaire

A la mairie de Gasny le 15 janvier devant le conseil municipal Emmanuel Macron, parlant des Français de catégorie sociale modeste face aux aides sociales, a encore lâché une formule assassine : « Il y a ceux qui font bien et ceux qui déconnent ». Quand le Président s’exprime de cette façon, une autre formule vient à l’esprit : « On n’est pas sorti de l’auberge ». Pourquoi ces formules provocatrices lui reviennent-elles si souvent à la bouche ?

Derrière le masque de sa fonction, l’orateur est libre de penser ce qu’il veut. Heureusement pour lui, comme le comédien, l’orateur n’est pas censé devenir le personnage qu’il incarne. Il l’héberge momentanément pour en proposer (en latin : poser devant) le masque au public. Caché derrière, il gère froidement sa technique et peut se dire par exemple certains soirs que le public est vraiment lourd. C’est respecter le public que de ne pas le lui montrer. Il apprécie même ce mystère provoqué par le masque, qui renforce son investissement dans le discours. « L’autorité du chef réside dans son mystère » écrivait De Gaulle dans Au fil de l’épée. L’orateur Emmanuel Macron devrait pouvoir préserver ce mystère, même et surtout quand il débat au milieu d’une foule.  

Après les reproches qu’on lui a fait de se prendre pour Jupiter, peut-être est-il heureux de se vulgariser en parlant cash. Beaucoup le félicitent de devenir « authentique ». S’il doit l’être, c’est au service de son personnage de Président et non à celui de sa simple personne, ce qui est évidemment plus facile. S’il y parvenait, Emmanuel Macron pourrait dire aux Français ce qu’il pense derrière son masque de Président. Mais ce serait avec des mots, un ton, un rythme de Président et sans risquer la gaffe. Peut-être alors donnerait-il à ceux qui selon lui « déconnent » l’envie d’arrêter, ou au moins à leur entourage l’envie de les en convaincre. Sinon, pourquoi notre Président parlerait-t-il ?

Avant les manifestations des gilets jaunes, on a reproché à Emmanuel Macron sa verticalité qui, disait-on, le coupait du peuple. C’était à mon humble avis une « verticale de politesse » provenant de son éducation. On ne saurait la lui reprocher, mais elle ne fait pas un orateur. Quand il est devenu Président, le trac l’a d’instinct rigidifiée. Confronté à une telle charge, un homme si jeune et sans expérience de mandats subalternes n’en est sûrement pas exempt. Dès lors, on ne perçut plus chez lui qu’une raideur physique logiquement transmise à son intellect. Il devint une caricature de Jupiter.

Aujourd’hui, face aux maires Emmanuel Macron parle le front ridé, le menton et le geste en avant pour persuader comme on le fait en discutant avec des amis « à la ville », cette fois-ci sans trac. Il paraît oublier qu’il est « à la scène ». Certes, il y perd sa verticale de politesse, mais au revoir le mystère et bonjour « Manu ». Jupiter se transforme en homme ordinaire, membre du peuple vulgaire (vulgum pecus). Cela pourrait bien encore lui être préjudiciable. Ne tombe-t-il pas de Charybde en Scylla ?

Etre proche de son public sans perdre la hauteur de son personnage, ce « paradoxe » comme le dirait Diderot (Paradoxe sur le comédien, Denis Diderot, 1830) relève précisément des techniques oratoires. On oublie souvent qu’elles existent et que chacun peut s’y entraîner, qu’il ou qu’elle soit manager, enseignant, conférencier ou Président de la République. Elles conduisent chaque orateur à incarner sa fonction sous la forme pure d’un personnage construit bien plus grand que sa personne. On comprend bien par-là pourquoi l’incarnation interdit catégoriquement le vulgaire, quelle que soit la fonction que l’on occupe.

Stéphane André

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