Les lauriers volés

Dans notre dernière newsletter, nous montrions que Macron s’adressant aux Français, comme Sarkozy du temps de sa présidence, échoue à incarner physiquement la fonction présidentielle (pléonasme nécessaire : on oublie trop qu’incarner implique le corps), ce qui lui barre cérébralement l’accès au discours de la fonction. Quand le corps joue petit, le cerveau joue petit. D’où le « je traverse la rue, je vous en trouve » rejoignant le « casse-toi, pauv’con » ou le « Carla et moi, c’est du sérieux » de Sarkozy. Cette explication peut faire sourire, pourtant nous la pensons physiologiquement fondée : l’éloquence du corps conditionne la rhétorique du discours. Le corps avant les mots, non l’inverse.

Le Journal d’un observateur d’Alain Duhamel vient de sortir aux Editions de l’Observatoire. Passionnante révision de l’histoire politique de la France depuis De Gaulle. A propos du « casse-toi, pauv’con » de Nicolas Sarkozy, l’auteur écrit : « Cela devient la réplique fétiche de son quinquennat. Péchés véniels, défauts subalternes ? Pas du tout. Le statut du chef de l’Etat est altéré par ces algarades répétitives. Au détriment d’un examen serein de son action. »

Et plus loin, à propos de l’intervention de Sarkozy pour stopper l’annexion de la Géorgie par la Russie :

« S’il n’avait pas […] pris une initiative solitaire, la Géorgie serait aujourd’hui russe. Seule restriction, les lauriers mérités qu’il s’était trop ostensiblement attribués à lui-même. Toujours la forme contre le fond »

Duhamel est un intellectuel brillant, mais français. Il méconnaît totalement la place déterminante du corps dans la vie publique et plus encore celle du corps d’un Président de la République dans la construction du récit national. Ce qu’il appelle si légèrement la « forme » touche en réalité à l’incarnation de la fonction. Sarkozy se vante, dit-il, « trop ostensiblement » d’avoir vaincu la grande Russie avec ses seuls petits muscles. Ceux-là même qu’il exhibe pour nous le raconter, à coups de tics d’épaules, de tranchants de mains et de grimaces.

Non, Monsieur Sarkozy, c’est la France qui a vaincu la Russie, ça n’est pas votre petite personne. Mais pour nous raconter sa victoire, comme ce fut le cas chaque fois que vous nous avez parlé au nom du Président de la République, vous ne l’avez pas incarnée. Alain Duhamel vous le dit à sa façon. La France est sereine et puissante, vous étiez agité et fébrile, la France n’a pas de tics, vos discours en étaient pleins. En usant logiquement de la rhétorique du type qui vient de gagner un bras de fer sur un coin de table, vous n’avez raconté que votre seul exploit personnel. De votre éloquence plus qu’ordinaire ne pouvait naître qu’une rhétorique du même ordre.

Conséquence logique : ces « lauriers mérités » dont parle Alain Duhamel ne seront pas comptés à la France. Pas plus que d’autres qu’il vous attribue, parmi lesquels la sortie de la crise financière de 2008. Vous les avez volés à la France par votre seule carence oratoire. C’est le droit d’Alain Duhamel de vous reprocher votre vantardise. Vous avez échoué à les inscrire dans le récit national. Qui les évoque aujourd’hui ? C’est pourquoi la France ne vous a pas réélu. Dommage pour vous, peut-être aussi pour elle.

 

Stéphane André