Le légume et le prompteur

Après les concessions d’Emmanuel Macron aux gilets jaunes lors de son allocution télévisée du 10 décembre, le samedi 15 eut lieu le « cinquième acte » de leurs manifestations. Sur le plateau de la chaîne d’info LCI, le gilet jaune Adel Kherdine employé à la SNCF est invité parmi les chroniqueurs. Il est aux alentours de 17 heures. Agacé par la poursuite des manifestations, le sociologue Gérard Mermet apostrophe Adel Kherdine : « [Le Président] a tout de même fait son mea culpa ! ». La réponse fut implacable : « C’est pas un mea culpa !… On dirait un légume qui lit un prompteur ! ». L’expression « légume » s’emploie généralement pour un malade mental complètement apathique, réduit à l’état de légume. Personne ne releva.

Adel Kherdine ouvrait pourtant une porte sur l’idée que si ce mea culpa était venu du ventre du Président plutôt que d’un texte défilant sur un prompteur, il eût touché les gilets jaunes. C’était un bref éclair d’humanité dans ce débat hors sol. Mais l’animateur négligea de pousser la porte. Sur le plateau on ne s’intéressait qu’aux arguments, pas aux hommes. La réponse d’Adel Kherdine était bien plus qu’un argument.

On ne peut pas tromper le public. Adel Kherdine et ses camarades n’ont pas cru Emmanuel Macron car ils l’ont vu tricher. Comme ont triché en leur temps Dominique Strauss-Khan et Jérôme Cahuzac dans leurs confessions télévisées respectives (le premier sur le viol d’une femme de ménage à l’hôtel Carlton de New York, le second sur son mensonge au sujet de ses placements financiers à l’étranger). Elles étaient manifestement calquées sur le même modèle. De telles tricheries sont des insultes aux électeurs que l’on croit duper.

Nos politiques apeurés ne parlent plus avec leur ventre. Dans son allocution du 10 décembre, Macron place sa voix dans le nez et son peu d’énergie dans ses coups de mentons censés masquer sa lecture. Quelques jours plus tard, Benjamin Griveaux tient à la télévision des propos radicaux sur les gilets jaunes avec un corps de mollusque, parce qu’il croit que la lecture de ses notes suffira à les convaincre de rentrer dans le rang. Depuis le début du conflit après chaque manifestation, Christophe Castaner annonce les chiffres du ministère de l’intérieur d’un ton tellement patelin qu’on ne dirait pas qu’il est ministre, et Gilles Legendre patron des députés LREM, « trop intelligent » comme il le dit lui-même, parle sans notes à la télévision mais du bout des lèvres avec le ton précieux d’un bourgeois des beaux quartiers, comme s’il croyait encore s’y trouver. Chez les opposants au Président, Laurent Wauquiez n’a d’auvergnat que son léger chuintement sans la générosité physique et vocale, et l’on ne risque pas de recevoir de postillons du Premier Secrétaire du PS d’Olivier Faure à l’expression de gendre idéal. Seul à parler avec son ventre, mais du coup trop content de lui-même, Jean-Luc Mélenchon n’est plus qu’un « masque vide » comme le furent les derniers tribuns à Rome à partir de l’empereur Auguste (1). Quant à Marine Le Pen, elle se tait et attend son heure.

Nos politiques sortis des urnes devraient lâcher les prompteurs, les notes et les éléments de langage et cesser de se penser plus intelligents que les électeurs, pour enfin exprimer leur humanité en véritables orateurs. Notre démocratie redeviendrait enfin représentative. On ne songerait plus à lui substituer, comme c’est aujourd’hui la mode, des référendums de toutes sortes et cette fameuse démocratie participative qui réjouirait tant Madame Royal. Et, se sentant moins seul, Mélenchon cesserait de se prendre pour le dieu de l’éloquence.

  • (1) Dans Le Monde du 29 décembre 2018, lire l’article de Sarah Rey « Tribun, la politique et les belles paroles ».

Stéphane André

Commentaires

  1. Jean Ferreux

    L’un et l’autre billets sont durs, mais justes.
    Mais ne pensez-vous pas que ce qui tue le plus sûrement l’éloquence, c’est la com’ ?
    Bien cordialement, cher Stéphane, et avec mes vœux pour le nouveau millésime.

    1. Stéphane André

      Oui, c’est la com’. Le projet de l’orateur, sa fonction dans la vie publique, son rôle essentiel dans l’écologie sociale, rien de tout cela n’est réfléchi. En plus, l’esprit français leur dit que quand on a raison le public n’a qu’à admettre et que l’argument sans l’incarnation suffit. Vive le prompteur! Cela fait logiquement de l’orateur un légume.
      Amitiés
      Stéphane

  2. Tonatiuh USECHE

    Prétendre parler avec justesse en ayant le regard fixé sur un prompteur, c’est comme vouloir marcher droit en étant assisté par une canne: à la longue, on finit par boîter et perdre pied. Merci de l’avoir si clairement établi.

  3. Renaud Dufeu

    Stéphane,

    Excellente analyse, tout simplement. Un délice de vous lire..

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