Le clash

Ce soir-là, leur colère […] les submergeait, ils ne s’appartenaient plus, ils en devenaient laids. Leurs dons d’orateurs trouvaient là leurs limites.

Le 26 mai, soir des élections européennes oblige, un débat réunissait sur TF1 des personnalités représentatives des principales listes. Dès l’ouverture un clash spectaculaire s’est produit entre Daniel Cohn-Bendit et Gilbert Collard. Les pires injures ont volé, de « connard » à « sale traître » en passant par « faux cul » et bien d’autres. Agitant les bras dans tous les sens, les deux hommes hurlaient en tentant de se couvrir l’un l’autre, le buste jeté en avant et le visage grimaçant.  On n’aurait pas été étonné qu’ils en viennent aux mains, Daniel Cohn-Bendit dira le lendemain qu’il s’est retenu de mettre une claque à Gilbert Collard. Assise entre les deux combattants Rachida Dati demeurait interdite. Juste derrière Daniel Cohn-Bendit, un étudiant stagiaire à TF1 n’en croyait pas ses yeux ni ses oreilles. Une photo de lui a fait le buzz sur internet, la surprise lui fait ouvrir la bouche à se décrocher la mâchoire.

Curieusement TF1 avait choisi l’ex soixante-huitard, pourtant macroniste bien connu, comme « grand témoin » du débat. Avec Stanislas Guérini, cela donnait deux soutiens de la liste LREM sur le plateau alors que les autres listes, dont celle du RN avec Gilbert Collard, n’avaient qu’un seul représentant. L’avocat s’en offusqua tout de suite, traitant non sans esprit Daniel Cohn-Bendit de « faux témoin », et tout partit de là.

Les deux hommes sont des orateurs chevronnés qui, à la différence du tribun Mélenchon, mettent leurs dons au service des causes qu’ils défendent sans en faire étalage pour eux-mêmes. C’est une qualité essentielle chez quiconque a la chance d’être doué pour quelque chose. En clair, ils ne font pas de « numéros d’acteur ». Ce soir-là, leur colère était loin d’être jouée comme a pu l’être celle de Jean-Luc Mélenchon quand les juges sont venus perquisitionner chez lui. Elle les submergeait, ils ne s’appartenaient plus, ils en devenaient laids. Leurs dons d’orateurs trouvaient là leurs limites.

Le neurobiologiste Antonio Damasio que nous évoquons souvent dans notre école a écrit cette vérité toute simple : « L’émotion est un état du corps ».  Poussée à l’extrême chez l’orateur le plus doué, elle détruit la stature physique du personnage public qu’il montrait jusque-là, pour le ramener à l’état d’une vulgaire personne (partie du vulgum pecus) et parfois même, comme dans ce débat, à l’état d’une personne vulgaire.

Les professeurs de violon, de danse classique ou de dessin enseignent des techniques que même leurs élèves les plus doués travaillent. Toutes physiques, elles les sauveront quand leurs dons ne suffiront plus. Par exemple, en Art Oratoire pour construire et animer les personnages qu’ils ont à incarner, les orateurs doivent avec leur corps et à partir de leur regard sur le public suivre les lois de la perspective comme le peintre les suit d’une autre façon pour composer son tableau. C’est une technique que l’on ne peut acquérir que par l’exercice physique.

Lorsqu’ils étaient jeunes, Daniel Cohn-Bendit et Gilbert Collard étaient sûrement très complimentés pour leurs dons d’éloquence. C’est eux que l’on envoyait parler au nom de leur syndicat d’étudiants. Ils ont ainsi cru que leurs dons suffiraient toujours et souvent ils ont suffi. Mais il y a gros à parier que personne sur leur chemin ne leur a proposé d’acquérir une technique éprouvée, complète et rigoureuse pour maîtriser leur art. C’est pourquoi ils sont restés des amateurs, certes doués et même surdoués, mais tout de même des amateurs.

Gilbert Collard dit en privé qu’il a suivi des cours d’Art Dramatique. Mais l’Art Dramatique n’est pas l’Art Oratoire. Ça n’est pas le même métier et chaque métier a ses techniques.

Stéphane André

Commentaires

  1. Coach

    Thanks a lot for the article post. Much thanks again. Fantastic.

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