La valeur d’une tactique

La verticalité du gouvernant, que l’on évoque si souvent à propos de notre Président, ne saurait s’affirmer face au pays sans qu’elle existe d’abord dans son corps. Quoi qu’en pensent les plus avertis de nos chroniqueurs politiques, c’est l’un des grands problèmes de notre exécutif actuel. Une illustration de cette vérité nous fut donnée mardi 20 novembre par le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, invité des « Quatre Vérités » de France 2. Les gilets jaunes bloquent les routes, il défend le projet d’augmentation des taxes sur le gasoil.

Sur les plateaux de télévision, les sièges hauts sans dossier et les tables trop basses pour qu’on s’y accoude obligent tous les intervenants à se tenir à peu près droit. Tous, sauf Benjamin Griveaux qui s’affale toujours sur la table. Vu de profil, il a le dos rond d’un chat assis. C’est élégant chez le chat, vulgaire chez l’homme. En outre, ce qui est plus grave pour un porte-parole, le corps ainsi affalé de l’orateur ne soutenant plus sa démarche intellectuelle, celle-ci court à l’échec.

Le dos rond face au journaliste, Benjamin Griveaux veut replacer l’augmentation des taxes sur le gasoil dans un plan global pour l’écologie où chaque français devrait prendre sa part. Nous avons même droit au lac d’Annecy dont le niveau baisse d’un mètre tous les ans. Cherchant à élargir le débat au-delà de la question des carburants sans l’exclure, le porte-parole tente une extension argumentaire. Tactique ambitieuse, mais dont on comprend qu’il puisse la tenter si le dessein du gouvernement est de « tenir le cap » qu’il s’est fixé pour la « transition écologique ».

Malheureusement, Benjamin Griveaux ne réussit qu’à paraître éviter la question des taxes sur gasoil en parlant d’autres choses. L’extension argumentaire s’est transformée en fuite argumentaire. En langage vulgaire, cela s’appelle « noyer le poisson » (en l’occurrence dans le lac d’Annecy). On ne vit qu’une ficelle un peu grosse, pour ne pas dire justement vulgaire. Comme chacun le sait, « vulgaire » ne veut pas dire « grossier ». C’était simplement indigne du porte-parole du gouvernement. L’intention pouvait se concevoir, la réalisation fut très mauvaise.

La déliquescence physique de Benjamin Griveaux est seule cause de cet échec. Une tactique argumentaire peut inverser sa valeur en fonction du muscle qui la porte. Au théâtre, on dit la même chose du comédien qui n’apporte en somme à l’auteur que son corps pour lui servir de vecteur. Pourtant, il a par cet apport pouvoir de vie et de mort sur le projet de l’auteur.

Une semaine plus tard, le mardi 27 novembre à la télévision, alors que la crise continue, Emmanuel Macron tente la même extension argumentaire dans son discours sur la transition écologique, le lac d’Annecy en moins. Nombreuses ruptures de regard vers les notes, suivis d’autant de coups de menton et de gestes en avant pour récupérer notre attention, rides sur le front, respiration courte et voix nasale. Quand l’orateur développe tant d’énergie dans la face, il n’est pas besoin d’une caméra de côté pour vérifier que son dos naturellement se voûte. Vertical dans sa tête comme l’avait été Benjamin Griveaux une semaine plus tôt, Macron ne le fut pas plus que lui dans son corps. L’extension argumentaire eut là encore l’allure d’une fuite.

Quand un gouvernant s’exprime à la télévision, c’est qu’il espère un effet sur les citoyens auxquels il s’adresse. Comme le dégingandé Edouard Philippe avant eux qui prétendit lui aussi devant les caméra de télévision « tenir le cap », ces deux orateurs physiquement trop faibles pour porter leur ambitieux discours provoquèrent l’inverse de ce qu’ils escomptaient. Les dramatiques événements du 1er décembre à Paris le leur prouvèrent cruellement.

Si l’on n’est pas certain de réaliser une performance oratoire de qualité, il est parfois plus dangereux de prendre la parole que de s’en abstenir.

 

Stéphane André

Commentaires

  1. Jean Ferreux

    Cher Stéphane,
    Vous êtes toujours aussi pertinent… dans votre impertinence, si vous me permettez ce jeu de mots.
    Très amicalement vôtre

    1. Stéphane André

      Cher Jean,
      merci pour votre lettre qui m’a incité à demander à Adelines comment je pouvais lire les commentaires sur mes articles, ce que je n’ai jamais songé à faire. Je m’initie peu à peu, cette fois ci grâce à vous, aux arcanes technologiques de notre monde moderne. Et merci pour votre compliment qui me va droit au cœur.
      J’espère que vous allez bien. De mon côté je continue mon travail pour l’école. Je prépare un troisième livre sur un projet qui m’a été commandé par Larousse, dont la directrice commerciale finalement n’a pas voulu prendre le risque (marché très saturé sur le sujet). La directrice de la division « essais » qui croit dans le projet et qui le soutenait m’a recommandé de prendre contact avec Dunod, ce que j’ai fait. Ils étudient…
      A l’avenir, je lirai toujours les commentaires dont vous m’honorerez
      Bien çà vous
      Stéphane

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