La Secrétaire d’Etat et le tonneau des Danaïdes

Mardi 23 avril, Amélie de Montchalin, nouvelle Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes est interviewée par Jeff Wittenberg dans « Les 4 Vérités » sur France 2. Si l’on en juge par la rapidité de son débit de parole, son cerveau tourne vite et elle a beaucoup à dire. On peut y voir le charme et la naïveté de son jeune âge puisqu’elle n’a que 33 ans. Il faut seulement y voir un manque de technique.

Si vous regardez la vidéo sur internet, observez bien le mouvement des yeux d’Amélie de Montchalin, ce qui est difficile car elle porte des lunettes et ce que vous devez voir se passe très vite. Elle quitte souvent et très brièvement du regard le journaliste. Entre ses brèves ruptures, elle parait le dévorer des yeux.

Son regard sur le journaliste participe de son envie de le convaincre. Or l’œil n’est pas fait pour projeter une conviction, mais pour s’intéresser en permanence à l’état de celui que l’on veut persuader. La tentative désespérée de l’oratrice, de faire d’un radar un lanceur de torpille, explique ses yeux écarquillés et l’impression qu’elle donne de regarder dans le vide. Elle regarde le journaliste sans le voir. Si elle le voyait, sa bonne éducation évidente la conduirait à s’interrompre parfois pour le laisser parler car il en montre souvent le désir. Jeff Wittenberg est donc contraint pour conduire son interview de lui couper la parole.

Ne saisissant pas les états successifs du journaliste dont elle ne se soucie pas, l’oratrice ne rencontre aucune résistance sur laquelle orienter son discours ou l’arrêter. Elle tente donc mais en vain de remplir le tonneau (sans fond) des Danaïdes, Jeff Wittenberg jouant le rôle du tonneau. Cela explique pourquoi elle le quitte si souvent et si brièvement du regard. Elle va chaque fois chercher très vite dans son cerveau de quoi remplir le tonneau. Comme elle est intelligente, elle trouve tout de suite et comme elle a beaucoup à dire, elle ne s’arrête jamais.

Disposer du savoir et de l’intelligence pour parler aux autres est merveilleux. Rester à l’écoute des autres pendant qu’on leur parle l’est encore plus. Il faut pour cela se servir correctement de son œil.

Stéphane André

Commentaires

  1. Chambaretaud

    Bravo pour ces chroniques exceptionnelles. J’aimerais partager avec vous les observations qui me viennent en les lisant :

    1/ Amélie est sans doute intelligente et a certainement beaucoup à dire mais surtout, elle sait qu’elle aura peu de temps pour le dire. C’est la plaie des médias. On y passe mais on n’a jamais le temps. Je ne crois pas que son débit traduise autre chose que de sa précipitation à faire passer du déjà-dit. Et le journaliste de l’encourager : “vous savez que l’émission est courte !”. Et de juger implicitement son discours : “concentrons-nous sur les réponses concrètes”.

    2/ L’analyse de ce regard écarquillé est très fine et inspirante mais peut-être est-elle très au-dessus de l’exigence de “l’air du temps” dont parle un de vos autres articles ? Ce que décrit votre chronique est selon moi une situation convenue dommageable dans laquelle s’enferment l’interviewer et l’oratrice. Ces mini-débats n’en sont pas. Ce ne sont jamais de vraies conversations. Ce sont des monologues croisés. L’un a ses éléments de langages à asséner. L’autre veut montrer qu’il est opiniâtre à obtenir une réponse à sa question sur la forme… Voulant se limiter à l’essentiel (à la vérité !), personne n’écoute personne ! C’est la loi du genre et sa perte. Au passage, l’orateur n’est plus qu’un porte-parole de qui on exige un laborieux martellement éloigné d’une éloquence interactive. L’interlocuteur devient un huissier qui agite son petit marteau verbal pour régenter le temps de parole …

    3/ Situation dommageable aux media eux-mêmes et aux orateurs qui s’y succèdent. L’actualité regorge de ces courtes empoignades qui buzzent avant d’être oubliées. Et les sondages montrent que journalistes et acteurs politiques partagent le désamour du public.
    Situation dommageable peut-être aussi pour ce public qui s’y in-forme. Il en résulte en privé, en réunion ou en classe, que dans la moindre discussion engagée, le “vous” accusateur devient le support préféré du procès d’intention déjà instruit, du jugement déjà posé, de la sentence est déjà prononcée. Le “je” introspectif accompagné d’un regard “à l’écoute” écologique de l’autre n’a plus d’intérêt. Et chacun se replie alors dans ses certitudes à la simple recherche de confirmations.

    4/ Je suis sûr qu’une technique maîtrisée permettrait à Amélie d’avoir raison des contraintes du format de l’émission et de l’entêtement du journaliste. Cela inclurait peut-être une posture plus verticale (elle est systématiquement penchée en avant comme à l’attaque) ainsi qu’un regard plus posé et enveloppant, un débit et un ton plus variés, adaptés aux divers sujets et un propos entrecoupé de légères pauses,..
    Peut-être ces techniques oratoires sont-elles un peu plus que ce qu’elles semblent être ? Or les nouveaux communicants des médias pensent les maîtriser (ne sont ils pas sélectionnés pour cela ?) et pourtant, ils ne semblent guère les pratiquer.

    Ce ne sont pas de débats, grands ni petits, où l’on se dirait ses “4 vérités” dont nous manquons mais de vraies conversations !

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