La rhétorique ou l’éloquence ?

La mode des concours d’éloquence et le projet d’une épreuve orale dans les épreuves du baccalauréat mettent soudain la parole en public à l’honneur. On voit par conséquent surgir une multitude de formateurs à la parole en public comme des escargots après une pluie de printemps. De bonne volonté mais sans expérience, ils veulent agir directement sur les défauts du discours. Les défauts dit de « forme » -physique et vocale- et les défauts de « fond » -touchant à la rhétorique. Or l’éloquence est un sport. Quel que soit le défaut dans le discours, il est toujours l’effet d’un déséquilibre physique de l’orateur qui déséquilibre sa relation au public. La même chose se produit chez le sportif qui, commettant une faute d’appui, perd l’équilibre et manque son mouvement. Chercher à supprimer chez l’orateur un défaut de mouvement physique, vocal ou rhétorique (la pensée dans l’action est un mouvement), sans chercher la faute d’appui qui l’explique est absurde. On conduit l’orateur à déplacer le défaut car on n’a pas supprimé la cause.

Dans cette vision naïve de l’enseignement, la suppression des défauts ordinaires relève de la simple injonction : parlez plus fort, bougez un peu, cessez de vous gratter en disant « je pense que… », etc. Quant aux défauts de rhétorique, ils relèvent simplement d’un manque de préparation avant la prise de parole (comment faire alors lorsqu’on doit prendre la parole sans l’avoir prévu ?). On trouve sur internet les étapes préconisées dans l’antiquité pour construire un discours : invention, disposition, élocution, mémoire…, et action. Et l’on déduit que la performance obtenue dans l’action, où se déploie l’éloquence, dépend de la qualité des quatre étapes qui la précèdent, où se construit la rhétorique. On en conclut logiquement que l’éloquence naît de la rhétorique. C’est élémentaire. Hors de la préparation du discours en chambre, point de salut.

Il n’est pas étonnant qu’on ne cite jamais cette phrase de Cicéron, qui dit l’inverse : « Ce que faisaient d’instinct les hommes éloquents, d’autres après eux l’ont observé, étudié avec soin. Ainsi ce n’est pas l’éloquence qui est née de la rhétorique mais la rhétorique qui est née de l’éloquence »*. Les rhéteurs, ces « faiseurs de traités »* que Cicéron n’aimait guère se sont contentés de consigner la rhétorique développée « d’instinct » par de grands orateurs, pour la figer et l’enseigner telle quelle à leurs élèves. Cela se fait encore aujourd’hui dans la plupart des enseignements sur la parole, jusque dans nos écoles les plus réputées. Le corps et avec lui la créativité rhétorique de l’orateur en sont exclus. On forme ainsi des technocrates de la parole.

Notre expérience de l’enseignement au sein de l’Ecole de l’Art Oratoire nous fait prendre parti pour Cicéron contre les rhéteurs. L’éloquence d’abord. Autant dire le corps d’abord, dans ses appuis face au public. « Dans la foule, dans la poussière, au milieu des cris, des armes et des combats du forum »*, l’orateur éloquent invente (ou la réinvente s’il l’avait préparée) la rhétorique qui emporte la victoire. Il la construit avec la foule et non contre elle. C’est pourquoi elle y adhère.

Le prérequis pour traiter d’un sujet de façon convaincante n’est pas la préparation du discours, mais la connaissance du sujet. Pour le reste, où que nous ayons à prendre la parole en public, soyons éloquents.

*Cicéron, De oratore, Les Belles Lettres, 2009, p. 53.

 

Stéphane André

Commentaires

  1. Barde Martine

    bonjour, je me réjouis de lire vos propos et adhère complétement à votre point de vue. Je suis orthophoniste et sais par expérience qu’il est fort naîf de vouloir corriger ” certains défauts” par de simples injonctions (” parlez plus fort”).
    Votre newsletter est un bol d’air frais.
    J’ai eu la chance de suivre les cours Florent et cela reste une des plus belles expériences de mon parcours professionnel.
    J’espère avoir le plaisir (un jour) de vous rencontrer . Vous êtes pour moi une référence. Bravo!

    1. Stéphane André

      Merci chère Madame
      Si je répond si tard à votre commentaire, c’est que je viens de découvrir, grâce à un ami lecteur qui s’est plaint de mon absence de réponses, que je pouvais lire des commentaires sur mes articles et y répondre! Je suis donc désolé de ne pas avoir réagi à votre aimable commentaire du moi d’octobre.
      Je serais moi aussi très heureux de vous rencontrer. Par exemple à l’occasion de la master class gratuite que je donne tous les premiers jeudis du mois, de 19 à 21h dans les locaux de l’Ecole de l’Art Oratoire (il vaut mieux venir vers 18h15 pour être assuré d’avoir une place), ou en toute autre occasion.
      Merci encore pour votre commentaire. Je sens que nous sommes tous deux des amoureux du travail bien fait. La mode des concours d’éloquence qui surgit aujourd’hui produit très souvent des contenus pédagogiques trop sommaires.
      Bien à vous, avec mes regrets renouvelés de vous avoir répondu si tard.

      Stéphane André

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