La rhétorique en échec

Le comédien de théâtre a la chance d’entrer en scène dans un environnement structuré et ritualisé qui l’aide grandement à réussir la métamorphose de sa personne en personnage. Pourtant, parfois il doit dire ses répliques depuis la salle, parmi les spectateurs. Par son seul travail physique -c’est son métier- il crée la rampe qui le distancie même des spectateurs les plus proches. Elle lui permet de tenir son personnage.

Prenant un bain de foule dans les jardins de l’Elysée lors des journées du patrimoine, le Président Macron n’a pas su réaliser ce travail. Face à « l’horticulteur », dans la tranchée comme le dirait un militaire, il est redevenu une personne ordinaire. Du travail ?… « Je traverse la rue et je vous en trouve. » lui répond-t-il. Quasiment aussi insultant que le « Casse-toi, pauv’con. » de Sarkozy. Sans métier du corps, sa formation à la rhétorique (certainement intéressante) et acquise notamment à Sciences Po n’a pas suffit.

Les journalistes Davet et Lhomme, en 2016, titrèrent leur livre sur Hollande : « Un Président ne devrait pas dire ça ». S’il avait eu le même métier que le comédien, mêlé à la foule l’orateur Macron n’aurait pas dit ça et aurait eu un autre ton. Incarnant le personnage présidentiel, il en aurait conservé la logique de pensée. Si celle-ci l’avait conduit à répondre dans le même sens, ce que personne ne peut dire, sa réponse aurait été d’une autre envergure.

L’image à la télévision est étonnante. Les visages autour du Président forment un arc de cercle et concentrent sur lui tous les regards. La foule le met en scène, mais lui ne le voit pas. Il a l’œil rivé sur l’horticulteur et se gratte d’abord le cou, pour le remettre ensuite à sa place de façon toute sarkozienne, à coup de tranchants de main et le front ridé. C’est comme si l’horticulteur, qui le regarde avec attention, l’avait tiré par la manche, lui, César (et non plus Jupiter), pour le faire tomber dans l’arène. Devenu simple gladiateur, il ferraille contre lui sous le regard du peuple. Un reste de respect empêche sans doute l’horticulteur de le poignarder. Depuis, beaucoup de chômeurs le font à sa place chaque fois que cette scène repasse à la télévision. Quelques jours après, l’Elysée avait trouvé un emploi à l’horticulteur. Encore une descente dans l’arène, cette fois non pas du Président, mais de l’Elysée devenue par conséquent la plus performante de nos agences de Pôle Emploi.

L’incarnation d’une fonction s’opère à partir du regard attentif que l’on porte sur ceux face auxquels on l’exerce. C’est eux qui nous y replacent, en faisant grandir notre personne à la hauteur du personnage, même quand nous sommes au milieu d’eux. Grandir d’abord physiquement, pour incarner la fonction en en prenant la stature. Curieusement le dos à ce moment-là se redresse et la face se détend. Plus de tranchant de mains ni de rides. Ensuite seulement on parle et puisqu’on incarne la fonction, on accède « d’instinct » comme le dit Cicéron à son discours. Le corps est éloquent avant les mots. L’éloquence est bien mère de la rhétorique.

Macron devrait prendre garde de ne pas se « sarkoïser ». Quand la charge de l’Etat devient lourde, il est plus dur de conserver la stature requise. Dans son récent voyage aux Antilles, même en s’efforçant d’être gentil, il ne l’a pas eue. Ça n’est pas une question de sentiment. Au théâtre de la vie publique incarner sa fonction devrait être un métier, car c’est à coup sûr un devoir.

Stéphane André

Commentaires

  1. Georges CAMPANA

    je pense que MACRON ne laisse pas partir ses « bons mots » au hasard…du  » je vous trouve du boulot  » au  » pognon dingue  » , les phrases sont pensées, maîtrisées, lâchées à dessein, permettant à une opposition pathétique – et des médias non moins pathétiques de ne se focaliser que sur la forme, en oubliant de traiter les points fondamentaux de désaccords…! la vieille méthode de guérir un bruit en en surajoutant un autre qui s’y substitue .. De plus, si on regarde la portée sémantique de ces petites phrases, on remarquera qu’elles trouvent toutes un écho dans ce que certaines catégories de gens pensent tout bas sans l’exprimer tout haut…! ce qu’on appelle communément le bon sens !

  2. Gilles

    C’est tellement vrai. On retrouve au travers de cette analyse les 3 principes fondamentaux du théâtre.

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