Éloquence et démocratie

L’orateur qui ne décolle pas du discours soigneusement rédigé a peur de son public. Éthologiquement (l’homme est un animal), il se réfugie dans le terrier du texte écrit. Celui-ci traduit le plus souvent des « opinions moyennes », dirait Cicéron, destinées à un « auditoire moyen », auquel l’orateur paraît « suffisamment profond et clair ». Il y met le ton moyen employé par la moyenne des orateurs dans des circonstances analogues. Il lui vient par mimétisme et ne porte aucune émotion.  Ainsi, le terrier du discours attendu et lu s’agrandit pour l’orateur de ce qu’on appelle un « ton de circonstance ». L’orateur s’y sent à l’aise et y devise confortablement, complètement à l’abri de son public. Dans son De Oratore, Cicéron dit de lui qu’il est « disert », mais non pas « éloquent ».

Le 10 décembre, après le « quatrième acte » de manifestation des gilets jaunes et la casse qui s’en est suivie, Emmanuel Macron à la télévision fait amende honorable pour ne pas les avoir assez écoutés, et annonce les mesures qu’il compte prendre pour les calmer. Il lit son discours et son ton est bien de circonstance : le même crescendo sur le premier quart du développement de chaque idée, suivi d’un decrescendo jusqu’au dernier mot prononcé d’une voix grave à peine inaudible. Il est disert.

Contrairement à lui, un orateur éloquent aurait quitté le terrier du discours préparé, pour aller au-devant de son auditoire, quitte à l’imaginer dans l’œil de la caméra. Dépassant l’écrit, qui n’aurait pas pour autant été inutile, il aurait composé un autre discours avec lui, qui aurait été plus loin et serait monté plus haut. Inventés ou réinventés, les mots et le ton de ce nouveau discours auraient surgi de leur rencontre, portés par l’émotion qu’elle aurait fait naître chez l’un et chez l’autre. S’il avait été éloquent, c’est ainsi qu’en démocrate accompli, dans ce moment critique de son quinquennat, notre Président aurait coconstruit son discours avec la nation. On aurait cessé de le dire coupé du peuple.

A la fin de son allocution, Emmanuel Macron veut justement conjurer ce procès. « Mon seul souci (silence), c’est vous. Mon seul combat (silence), c’est pour vous. Notre seule bataille (silence), c’est pour la France ». L’émotion qu’il montre enfin dans ces derniers mots (il était temps) dit surtout son envie qu’on le croit, laissant entendre par là qu’il a des doutes. C’est bien écrit, selon une rhétorique ternaire classique comme toute son allocution, mais trop évidemment lu.

La rhétorique ne vaut qu’inventée ou réinventée par l’éloquence, qui n’est elle-même qu’improvisation au contact du public, « dans la poussière, au milieu des cris, des armes et des combats du forum » écrivait encore Cicéron. En politique seule l’éloquence est démocratique. La seule rhétorique est élitiste.

Hélas notre culture française, et à plus forte raison celle d’Emmanuel Macron qui tient le haut du pavé, n’enseigne pas l’éloquence mais plutôt le terrier de la rhétorique. Macron en est victime comme tant d’autres. On ne tire pas sur une ambulance.

Stéphane André

Commentaires

  1. R.D

    Bravo pour votre analyse et votre art de la critique respectueuse. C’est essentiel à mon avis. Coûte que coûte…
    Merci pour vos enseignements.
    Kristel

    1. Stéphane André

      Kristel, merci
      Quand on critique positivement ou négativement des orateurs politiques, il est délicat de rester uniquement dans le domaine de l’Art Oratoire et de ne pas donner l’impression de prendre parti pour ou contre les idées du politique. Le deuxième écueil, celui sans doute auquel vous pensez, c’est la critique “ad hominem” de la personne alors qu’il faut toujours, lorsque sa parole n’est pas à la hauteur de ce qu’on est en droit d’en attendre, montrer que le personne est victime d’une culture de l’oral qui malheureusement en France détruit plutôt son potentiel dès l’enfance.
      Voilà pourquoi, chère Kristel, je vous sais gré de votre appréciation de mon travail.
      Bien à vous
      Stéphane

  2. lagleize mIchel

    oui, parler le coeur
    s exprimer avec confiance
    sans peur ou en les acceptant, les assumant, voire les confiant!

    1. Stéphane André

      Cher Michel, merci pour votre commentaire
      La confiance en soi n’est jamais complète et ne doit pas l’être. Dans la parole publique, rien n’est gagné d’avance. Trop confiant on peut aussi faire des bêtise, comme Macron( “… traverser la rue”, … “il y en a qui déconnent”, etc.). Aussi n’est-ce pas le problème, contrairement à ce qu’on entend partout. L’important, c’est la confiance décidée dans le partenariat physique du public quel qu’il soit
      Quant à faire part au public de votre malaise, ça n’est pas son problème. Si cependant votre aveux lui plait, c’est votre personne qui va le toucher, plus que la cause que vous êtes venu défendre devant lui. Vous ne remplirez donc pas le contrat de l’orateur au titre duquel vous parlez devant lui.

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