C’est quoi, l’éloquence ?

Elle déserte les lycées où, « grâce » aux neurosciences il est question de supprimer les cours magistraux. Elle déserte le parlement, où les orateurs à la tribune collent servilement à leurs notes. Elle déserte l’entreprise où les dirigeants commentent tout aussi servilement des « power point ». Elle déserte enfin le discours des politiques qui collent encore servilement aux éléments de langage concoctés par leur parti. La parole libre, sans laquelle il n’est pas d’éloquence, disparaît de notre vie publique.

Pourtant aujourd’hui, l’éloquence fait un retour en force avec la vogue des concours du même nom et des joutes oratoires. Sans doute l’effet salutaire d’un instinct de survie de notre société, qui voit dans la disparition de l’éloquence celle d’une pratique indispensable à la santé de notre vie publique. Il faut simplement ne pas faire d’erreur dans la conception que nous en avons, afin de bien accompagner son retour.

On l’assimile par exemple souvent à la rhétorique, qui n’est pourtant que la fossilisation par l’écrit des formes de discours spontanément trouvées aux tribunes par les grands orateurs de notre histoire. Les cours de rhétorique abondent (on entend peu parler de cours d’éloquence). On y apprend des règles à appliquer pour écrire un discours. Pour discourir ensuite il suffit de coller au texte écrit, en s’efforçant juste de « mettre le ton ». C’est une fausse route. L’éloquence n’est pas la servante de la rhétorique. Elle la réinvente ou l’invente du haut des tribunes.

Autre fausse route. On assimile parfois l’éloquence à la grandiloquence. C’est la tourner en ridicule. L’orateur devient la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Les « conférences Berryer », chères à la corporation des avocats, poussent souvent les orateurs dans cette direction. Cette façon de discourir est tellement outrancière qu’on ne saurait en user dans l’entreprise, en politique ou même au tribunal. Cela montre bien que l’éloquence ainsi conçue, ne pourrait pas revenir dans notre vie publique.

Elle est enfin souvent assimilée à l’art de briller en public par ses mots d’esprit. Cela se sent fréquemment dans les concours d’éloquence organisés dans nos grandes écoles. On se croirait alors dans le film Ridicule de Patrice Leconte. C’est encore une fausse route. Un orateur ne vient pas à la tribune pour se servir d’une cause, mais pour la servir.

Evitons ces trois fausses routes qui ne mènent pas à la véritable éloquence. Nous aurons ainsi toutes les chances de redonner de l’intérêt à notre vie publique par un retour de l’éloquence bien comprise.

L’éloquence est aujourd’hui tellement en vogue que le dessinateur Ransom, dans le journal Le Parisien, imagine que même les enfants en ont entendu parler. Leur parole n’est évidemment pas encore prisonnière des notes, du power point ou des éléments de langage. Elle ne l’est pas non plus de contraintes rhétoriques ou d’obligations de briller par le geste ou par l’esprit. Elle commence seulement à se sentir un peu à l’étroit dans les règles de pure forme souvent mal comprises donc agaçantes que leur imposent parents et enseignants. Aussi la casquette retournée propose-t-elle au fort en thème comme seul champ possible de l’éloquence celui dans lequel leur parole à tous deux est encore libre, le champ des SMS. Réponse bizarre, mais pleine de bon sens. Pas d’éloquence possible sans une parole totalement libre.

Comme souvent, l’intuition des enfants peut aussi dans ce dessin nous donner à réfléchir.

Stéphane André